Hélène devant l’embouchure de la Save dans le Danube. En arrière-plan, la Grande île de la guerre. À la Forteresse de Belgrade. Belgrade. Serbie – 11 Septembre 2026.
Dober Dan,
Nous sommes environ à la moitié de cette nouvelle étape de notre tour d’Europe qui devrait durer 7 ou 8 ans, à raison, on le rappelle, d’un périple à vélo d’environ 6 mois chaque année.
Alors, c’est l’occasion de faire un bilan rapide de ces presque 3 mois de route, de la maison à Belgrade, soit 3 700 km.
D’abord, dire qu’il nous paraît évident que nous sommes bien en retard par rapport à nos plans sommaires élaborés juste avant de partir. Un retard qu’on peut estimer à au moins 20 jours.
La faute à l’Italie et son attractivité, comme on l’a raconté auparavant, la canicule puis la jambe droite douloureuse de Toto (celle qui le laisse intranquille depuis des années) et aussi, probablement, notre propension à nous intéresser à beaucoup trop de choses.
20 jours, vous nous direz, ce n’est rien vu le temps que vous vous octroyez à chaque fois !
C’est vrai, mais il faut prendre en ligne de compte que la destination finale est Antalya, en Turquie (donc pas la porte à côté), et que, surtout, nous avons une « deadline » : soit le 9 novembre et le début de la COP 31 que nous comptons documenter, comme nous l’avions fait pour les précédentes Conférences des Parties depuis celle de Paris en 2015 (voir les reportages ici).
Pour comparaison, il y a 25 ans, lorsque nous avons roulé vers l’Inde en passant par Istanbul, le 11 septembre, nous étions déjà en Bulgarie. Ce qui nous a fait penser à cela, ce sont bien sûr tous les articles commémoratifs sur la chute des tours jumelles que nous avons lus.
On se rappelle, comme beaucoup, où on était ce jour-là, du monsieur avec sa télé qui diffusait des images neigeuses en noir et blanc dans son unique pièce et qui tentait de nous expliquer ce qui s’était passé (voir le diptyque numéro 6 de la série Tandem ici).
Si on raconte tout ça, c’est qu’on peut, du coup, mesurer assez précisément la distance qu’il nous reste à parcourir et les efforts à fournir. Inévitablement, cela stresse un peu, mais pour l’instant, on a décidé de ne rien changer au programme : soit, revenir d’une centaine de kilomètres en arrière, là où se trouve la jonction de la rivière Sava avec la Drina, puis remonter cette dernière jusqu’à la Tara que l’on suivra jusqu’à sa source au Monténégro.
Après, une fois en Albanie, on avisera. Si on est toujours aussi « charrette », il faudra alléger le programme des réjouissances. Et si (on croise les doigts !) on s’en sort pas trop mal au niveau du timing, on continuera avec le plan initial (cf. post du départ avec la carte du trajet).
Pour ce nouveau tronçon, on nous promet de beaux paysages, des gens formidablement accueillants et beaucoup de dénivelé, notamment en Bosnie-Herzégovine.
C’est pourquoi, dans la capitale serbe, on a fait le plein de pommades et d’huiles essentielles (arnica, menthe poivrée, mais pas de gaulthérie – apparemment ils ne connaissent pas ici) et puis on a acheté des sacs de couchage d’appoint pour doubler nos duvets qui ne sont plus « tip-top » depuis le temps qu’on s’en sert. Il se peut qu’il fasse assez frisquet parfois à 1 000 mètres d’altitude ; mieux vaut être prévoyants. Pour l’instant, on les utilise comme oreillers et on doit dire que cela nous change la vie !
Allez, on vous laisse avec une petite anecdote concernant l’image ci-dessous.

L’épave du bateau à vapeur, le « Titanic de la Save ». Selon le niveau de l’eau, il est plus ou moins visible et est devenu un indicateur de sécheresse. Entre Sremska Mitrovica et Jarak. Serbie – 8 Septembre 2026.
Dernièrement, on nous a dit que vous aimez bien quand nous racontons des histoires, sur nos réussites et nos échecs de voyage, par exemple. Alors voilà, celle-ci cumule, pour ainsi dire, les deux :
La première fois que nous avons entendu parler de ce bateau centenaire, le Titanic de la Save ou le Slovenia, c’était pas très loin de la frontière slovéno-croate.
Déjà, la rencontre avec notre adorable hôte, qui nous prêta sa caravane en très bon état pour une nuit, mérite d’être écrite.
Vers les 5 heures du soir, alors que nous avions passé la journée à rouler en scrutant le ciel pour ne pas prendre une nouvelle douche, nous décidons de tenter la chance et d’essayer d’avancer d’une dizaine de kilomètres supplémentaires. Nous poursuivons donc sur la route qui passe par des gorges et où désormais aucun village n’est mentionné sur la carte.
Juste avant la sortie de la dernière commune, en regardant à nouveau le ciel qui s’assombrissait à vue d’œil, un doute nous a pris et nous avons foncé vers un homme au loin qui s’affairait avec des cartons.
À peine lui avons-nous demandé s’il parlait anglais que de grosses gouttes ont commencé à nous tomber dessus, et il n’a pas fallu plus d’une minute pour que le déluge s’abatte sur nous.
Heureusement, ce petit laps de temps nous a permis d’aller nous réfugier tous les trois dans son garage confortablement aménagé.
C’est en discutant avec notre enthousiaste hôte (tout en buvant des bières et en mangeant le bon plat mijoté par Vesna, sa femme) de la sécheresse (suša) et du fait que réapparaissaient des bateaux nazis dans le Danube qu’il nous parla du Titanic de la Save, pas très loin de Sremska Mitrovica, mais sans trouver plus de détails quant à sa localisation précise.
Une fois sur place, à notre grand étonnement, personne n’était au courant concernant ce bateau à vapeur et nous avons souvent servi de cobaye pour les gens qui voulait tester l’application de traduction vocale de leur portable (ce qui a eu le don de rendre à la longue le Toto plutôt dingo).
Perdus dans une petite rue non loin de la Save et d’une grande cheminée en brique qui crachait par intermittence des fumées bien noires, nous interpellons un jeune homme :
– Do you speak english ?
– Yes ! But you are from where ?
– France.
– Alors on va parler en français, car je suis de la région parisienne.
Quand lui et son épouse nous ont proposé de nous asseoir pour manger un bout et qu’ils nous ont parlé d’une spécialité locale (Punjena Paprika – des poivrons farcis) préparée par la maman de notre gentille hôtesse franco-serbe, nous n’avons pas pu refuser car il était midi passé et la chasse au bateau risquait d’être longue.
Eux non plus n’avait jamais entendu parler du rafiot. Peut-être, il n’est même plus visible, car l’eau est un peu remontée récemment. Sur le net, ils finirent par trouver dans la presse locale des indications de localisation un peu plus précises : à une quinzaine de kilonmètres environ et sur l’autre rive. Pour y aller, passer par le centre de Sremska Mitrovica (au passage voir la plage aménagée sur la rivière) prendre un pont et rouler environ dix bornes de l’autre côté en direction de Šabac.
À peu près à l’endroit du méandre de la rivière où se trouverait l’épave, c’est plutôt isolé voire désolé. Une digue, de l’herbe jaune qui descend, des broussailles, des arbres et sûrement derrière « la flotte ». Un jeune pêcheur nous dit aussi connaître bien les environs et n’avoir jamais vu l’épave. Un peu démoralisés, nous avons continué à chercher le long de la digue si par hasard, il n’y aurait pas une indication ou un passage pour accéder à la rive où possiblement se cacherait le Titanic de la Save.
À un moment, nous avons vu un bâton avec dessus un chiffon blanc et un petit chemin tracé à la serpe dans les ronces et autres arbustes. Eurêka, nous aurions trouvé ! Comme il était impossible de s’y aventurer avec les vélos, Toto y est parti seul avec son appareil à photo. 20 minutes plus tard, il en est ressorti bien énervé : « C’est vrai, j’ai signé pour être un cyclo-reporter, mais pas pour être Crocodile Dundee ou Rambo ! Maintenant, allons ! On arrête avec cette histoire, il est 18 heures, il faut trouver une famille d’accueil avant la nuit ».
Pour cela retrouver la route, donc continuer sur la digue avant de trouver un chemin et de bifurquer. C’est à ce moment-là que nous voyons une voiture stationnée au loin qui se met à manœuvrer alors que deux dames descendent de la digue et nous nous précipitons. Elles parlent allemand et reviennent tout juste d’aller voir le bateau en question. Elles aussi ont eu beaucoup de mal à le trouver et elles partagent leur savoir avec nous en nous indiquant très précisément comment atteindre le lieu. Elles nous conseillent de nous dépêcher, car le soleil va vite se coucher.
Thomas repart donc et bingo, c’est dans la boîte. Nous quittons donc le site aussitôt, prenons sur la route une dernière photo de récolte de maïs dans le soleil couchant et roulons au plus vite vers le prochain village. C’est Miriam puis Dean, son mari qui nous accueillent dans leur jardin. De l’eau fraîche, des tomates et poires du jardin, le récit de notre voyage et des photos de la voiture de Dean, une Yugo rouge (constructeur Zastava) de 1988.
Nous aurions pu bien sûr vous conter d’autres histoires plus actuelles concernant la Serbie et les Balkans plutôt que celle de la recherche du vieux bateau à vapeur ! Les guerres de Yougoslavie sont encore dans bien des têtes et on nous en a souvent parlé. Seulement, il était bien clair pour nous depuis le début que nous ne ferions pas ici, pour de multiples raisons, un gros travail de type mémoriel (comme on dit de nos jours) et qu’on se bornerait le plus souvent à nos thèmes centraux de ces dernières années, à savoir le dérèglement climatique, la sécheresse, l’eau.
Une bonne quinzaine à vous !
Jelena i Tomislav
PS : Lors de notre séjour en Serbie deux événements politiques majeurs se sont passés. Il y a eu les obsèques de Ratko Mladić, « l’ancien commandant de l’armée serbe en Bosnie-Herzégovine, condamné par la justice internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre lors des conflits dans l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 » à Belgrade (lire ici un décryptage) et l’annonce de législative anticipées suite à un vaste mouvement d’étudiants qui a débuté en 2024 (lire là un article informatif).