
Voici la sixième et dernière partie de notre reportage ayant pour thème la Première Révolution Industrielle et son héritage, réalisé en 2024 au Royaume-Uni et en Irlande. Nous sommes partis de la maison le 3 juillet et 3 mois plus tard, après avoir roulé à travers l’Angleterre et l’Écosse, nous débarquons du ferry à Belfast, en Irlande du Nord.
Nous sommes le 15 octobre et sur le parcours, les Britanniques nous avaient prévenus qu’en Irlande et au Pays de Galles, à cette époque de l’année, nous allions voyager sous des trombes d’eau. La chance sera heureusement de notre côté, et hormis une alerte orange due aux vents violents de la tempête Ashley (avec des rafales proches de 200 km/h)entre Belfast et Dublin, nous aurons la plupart du temps un ciel bleu et du soleil « ce qui est exceptionnel », nous disent les gens sur place.
Irlande du Nord, Irlande et Pays de Galles, ici aussi nous sommes bien reçus. Comme en Écosse, nous écorchons les noms des lieux que nous tentons de prononcer : comment se comporter face à « Cefn Cribwr » ? Rires nerveux lorsqu’on essaye de se faire comprendre et rires tout court lorsque les gens essayent de nous apprendre.
Dans la capitale, nous n’avons pas pu passer autant de temps que nous le souhaitions, car tout comme à Londres, s’y loger coûte cher. Nous nous rendons donc directement aux « Silicon Docks » (en référence à la Silicon Valley). Les géants de la tech, les GAFAM ont choisi de s’installer sur les docks historiques de Dublin, attirés par une fiscalité avantageuse (un faible taux d’imposition sur les sociétés). Ce qui bien sûr fait débat sur la scène européenne.
Au bord du canal à l’entrée de la ville, nous voyons des data centers en construction. Autant l’Irlande compte beaucoup moins de sites d’héritage industriel que le Royaume-Uni, autant elle est en pole position pour ce qui est des nouvelles révolutions. La 3e révolution industrielle (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et la 4e (l’Internet des Objets (IoT), le big data, la 5G ou encore l’Intelligence Artificielle) sont en pleine expansion ici.
Au Pays de Galles ensuite, où l’on nous avait fortement recommandé de nous rendre pour son riche passé industriel, nous visitons des carrières d’ardoise, des fonderies, une usine de cuivre et nous retrouvons les mines de charbon. À la fin du XIXe siècle, Cardiff était le plus important port charbonnier du monde. En préparant le voyage, nous avions appris que le Pays de Galles est un des principaux centres miniers mondiaux ; à Blaenavon par exemple, le Musée National de la Mine (Big Pit) et la fonderie (Blaenavon Ironworks) témoignent de cette remarquable histoire industrielle galloise.
Après le musée de Glasgow et celui du Musée national d’histoire de St Fagan, des pancartes des manifestations de Black Lives Matter sont également exposées dans celui de Bristol. Il y a même des statues de la brigade des Red Rebels (Rebelles rouges), des militants d’Extinction Rebellion, ce mouvement international de désobéissance civile en lutte contre l’effondrement écologique et le dérèglement climatique. Des militants que nous avions tant vus et photographiés, lorsque nous suivions les différentes COPs (Conférences mondiales pour lutter contre le changement climatique) de 2015 à 2021. Greta Thunberg (la jeune icône suédoise du mouvement La Jeunesse pour le Climat) est aussi présente en photo et nous la reverrons sous forme de statue plus tard, dans l’Université de Winchester. Nous sommes épatés que cette histoire récente soit déjà dans les musées.
Dans Bristol toujours, l’une des dernières villes traversées, nous voyons des ressemblances avec Liverpool quant à l’enrichissement grâce au commerce triangulaire (traite négrière, import du tabac) et la présence de docks extraordinaires (ici un port flottant : Floating Harbour). Nous apprenons que grâce à son port, Bristol était déjà un centre commercial majeur au Moyen Âge, puis centre portuaire de premier ordre dans l’économie maritime mondiale, entre les XIVe et XVIIIe siècles. C’est d’ailleurs ici qu’a été construit le premier navire à coque en fer propulsé par une hélice à traverser l’Atlantique : le SS Great-Britain de l’ingénieur d’origine française, Isambard Kingdom Brunel.
Comme vous l’avez sûrement vu dans les parties précédentes, nous nous sommes beaucoup attachés à documenter précisément les débuts de la Première Révolution Industrielle qui a eu lieu au Royaume-Uni au mitan du XVIIIe siècle ; nous n’avons pas hésité à nous intéresser aussi à ses conséquences tant sur l’île que sur le globe (esclavagisme, mondialisation des marchandises, pollutions, etc.). Pour autant, nous avons tenu à photographier également tous les signes naissants qui nous paraissaient en lien avec la nouvelle révolution technologique en cours, que l’on pourrait résumer par le mot de numérisation, comme par exemple les lieux de stockages des données numériques (data centers) et les lieux de distribution des grands entrepôts tels ceux d’Amazon.
On aurait aimé passer plus de temps en Irlande pour mieux découvrir le pays, sa spécificité et son histoire compliquée avec la Grande-Bretagne, mais il fallait nous presser d’avancer, principalement pour des raisons climatiques. Mieux valait ne pas trop tenter la chance et, quand à notre arrivée à Bristol on a vu la neige tomber, on n’a pas trop regretté notre choix.
Ce qui nous a frappés durant tout le temps passé outre-Manche, puis après en regardant les photos, c’est la fierté (teintée parfois même de nostalgie) générée et surtout entretenue envers ce passé « glorieux », alors que maintenant le pays s’est largement désindustrialisé et qu’une partie de la population le vit très mal.
Pas sûr que dans un siècle ou deux, les gens viendront sur les parkings des entrepôts de stockage (Amazon) pratiquer des hobbies plutôt surprenants comme on a pu le voir au Pays de Galles (un mini-golf dans une mine d’ardoise !), ou célébrer dans des data centers des fêtes comme Noël, à l’instar de ce qu’on a vu dans une autre mine de charbon.
On va finir avec une autre grande fierté (nous semble-t-il) : l’importance pour beaucoup de gens du « glorieux passé militaire ». Sans trop insister, car cela aurait pu constituer un sujet entier, nous avons documenté ici et là des fragments de ce sentiment. Par exemple dans un petit village où, le 10 novembre par hasard, nous avons pu photographier : la cérémonie du « Remembrance Sunday » (Dimanche du Souvenir), qui correspond à celle du 11 Novembre français, marquée par un rassemblement devant le monument aux morts locaux, hommage traditionnel à ceux qui sont morts à la guerre.
D’ailleurs, la dernière partie de notre reportage se termine à Portsmouth avec son Mur Commémoratif de Normandie près du D-Day Story Museum (Musée de l’Histoire du Jour J, qui retrace la préparation et détaille le déroulement du débarquement de Normandie de juin 1944), puis Ouistreham (Caen en France) avec l’évocation du débarquement des Alliés en Normandie en 1944.